Classique oublié: Gorguts – « Obscura »

Obscura (1998 ), de Gorguts. Mon album québécois préféré, tous styles confondus. Mon album métal québécois préféré. Un de mes cinq albums métal préférés. Des premières notes dissonantes d’Obscura aux ultimes soubresauts de Sweet Silence, le disque propose une expérience unique dans l’histoire du métal. Du génie à l’état pur.

Dès le départ, une avalanche de riffs tout simplement hallucinants prouve ce génie avec éclat. Le genre de riffs qui peut traumatiser à jamais des oreilles peu formées au métal, et même des oreilles formées au métal. Un métal qui n’écoute que du Judas Priest risque de voir son univers s’effondrer quand les premières secondes d’Obscura déferleront sur lui. Un des meilleurs débuts d’albums que j’ai entendus dans ma vie. Obscura n’est pas un disque de death métal typique, ni même un disque de métal typique; il représente l’extrême-pointe de l’avant-garde métal. Encore aujourd’hui.

L’unicité des riffs d’Obscura le distingue des légions d’autres œuvres métal. L’auditeur y découvre des hordes de riffs nouveaux, qui sauront le désorienter. Et ces riffs sont ensuite agencés de manière à former des structures tout aussi uniques. De prime abord, on remarque l’apparente absence de cohérence dans les arrangements, comme si les musiciens jouaient tous n’importe quoi, chacun de leur côté, pendant près de soixante minutes. Toutefois, ils savent parfaitement ce qu’ils font, ils affichent une totale maîtrise de leur instrument respectif. Chaque membre du quatuor (Luc Lemay, guitariste/vocaliste; Steeve Hurdle, guitariste/vocaliste; Steve Cloutier, bassiste; Patrick Robert, batteur) donne une véritable leçon de virtuosité. Essayez la chose suivante: concentrez votre attention sur un seul instrument pendant une pièce et savourez la dextérité, la technique de l’exécutant choisi. Puis, répétez avec chacun des autres instruments. Du bonbon. Vous entendrez alors des artistes au zénith de leur créativité, à l’aise avec leurs idées radicales et heureux de les exprimer.

De plus, la voix de Lemay se démarque des voix death métal traditionnelles: il énonce les mots avec une relative clarté, tout en conservant une agressivité essentielle à tout vocaliste death métal digne de ce nom. Il a développé un style personnel et efficace, plus puissant et plus effrayant que celui des milliers de grogneurs qui se contentent d’imiter Chris Barnes. La voix de Lemay complète à merveille les efforts de ses collègues. En fait, la cohésion entre chaque membre s’avère stupéfiante, surtout quand on considère l’excentricité du résultat obtenu. N’importe quel autre groupe se serait probablement cassé les dents en adoptant une démarche aussi audacieuse, aussi innovante. Pas Gorguts. Obscura définit le concept de chaos organisé.

Tenter de mentionner les meilleures des douze pièces constitue un exercice futile, car Obscura doit être apprécié dans son entièreté. Je l’ai écouté plusieurs dizaines de fois et je ne le connais toujours pas par cœur. Certains moments me surprennent encore. J’éprouve la même sensation de fraîcheur chaque fois que j’entre dans son univers. À mesure que se déploie la trame du disque, je reconnais quelques passages plus familiers, mais chaque écoute me fait découvrir quelque chose d’inédit. C’est dire à quel point l’œuvre est dense. Devant une proposition aussi monumentale, l’auditeur n’a qu’une seule option: se laisser emporter, avec confiance, par la magie de cet incroyable voyage.

Les paroles abordent des thèmes ésotériques, tels que l’essence de l’esprit humain, les rapports difficiles entre la matière et l’esprit, le chemin vers la pureté, vers la lumière, entre autres. Rarement je lis les paroles de groupes death métal, surtout celles des groupes gore; j’aimais bien ce genre de prose quand j’avais 17 ans mais aujourd’hui, je recherche plus de substance dans mes lectures. Gorguts offre cette substance. Heureusement d’ailleurs, car si les mots n’avaient pas été aussi ciselés que la musique, un navrant fossé aurait déchiré ces deux aspects de la création. Ici, l’ensemble est unifié, la vision est totale, pétrie de la même inventivité. Cette uniformité dans les aspects d’Obscura le rend encore plus intéressant, car elle confirme que les efforts ont été fournis de manière équivalente à tous les plans. En outre, le fait que les titres de quelques pièces reviennent dans les paroles d’autres morceaux (ex. The Carnal State, Earthly Love et The Faceless Ones dans Rapturous Grief) génère un effet de continuité thématique.

Bien que paru en 1998, Obscura maintient encore son avance sur le métal d’aujourd’hui, tant il démontre une grande créativité. Je suis étonné de voir que peu de groupes ont osé suivre la voie tracée par Obscura. Manque de courage? De talent? Qui sait. Quoi qu’il en soit, Obscura mérite pleinement le titre de classique oublié. Pour les amateurs de métal qui cherchent un album innovateur, sophistiqué, intelligent, dense, technique et original, Obscura est intouchable. Obscura se compare à l’explosion d’une étoile située à des trillions d’années-lumières: le choc a bel et bien eu lieu, mais avant que les gens ne constatent son existence, il peut y avoir un immense décalage. Obscura a explosé en 1998; encore aujourd’hui, bien peu de mélomanes en ont pris conscience. Son impact n’en sera alors que plus percutant, le jour où la communauté métal reconnaîtra enfin à sa juste valeur le génie de cet indubitable chef-d’œuvre.

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